Le Quotidien du pharmacien.- Les usages numériques évoluent rapidement. Comment la profession s’adapte-t-elle à ce mouvement ?
Laurent Filoche.- Les patients achètent désormais de plus en plus sur Internet. La pharmacie n’échappe pas à cette transformation. Nous faisons face à une concurrence accrue, notamment d’acteurs étrangers – en particulier néerlandais – qui sont devenus les champions européens de la vente de médicaments en ligne. L’UDGPO a mené plusieurs actions contre ces plateformes qui ne respectaient pas la législation française, jusqu’à la Cour de justice de l’Union européenne. Nous avons gagné, mais on ne peut pas éternellement ériger des digues : la profession doit s’emparer du sujet et développer ses propres solutions.
La France dispose d’un maillage officinal très dense. Chacun a une pharmacie à proximité, ce qui réduit naturellement l’intérêt d’un achat à distance
Quels sont aujourd’hui les principaux freins à la vente de médicaments en ligne ?
Trois obstacles majeurs subsistent dans tous les pays européens, mais ils sont particulièrement importants en France. Le premier, c’est le besoin d’urgence : les produits les plus demandés concernent souvent des pathologies aiguës, pour lesquelles les patients veulent une réponse immédiate. Or la vente en ligne implique un délai de livraison. Le deuxième, c’est la peur des contrefaçons : de nombreux sites pirates imitent des officines officielles et commercialisent des médicaments falsifiés. Enfin, la France dispose d’un maillage officinal très dense. Chacun a une pharmacie à proximité, ce qui réduit naturellement l’intérêt d’un achat à distance.
Les groupements ont un rôle essentiel : ils peuvent mutualiser les outils, garantir la conformité réglementaire et assurer la visibilité des officines en ligne
Cette densité du réseau est donc une force pour résister aux acteurs internationaux ?
Absolument. Le modèle français repose sur la proximité et le conseil. Pour répondre aux besoins de sécurité et d’urgence, rien ne remplace la pharmacie physique. En revanche, les outils numériques peuvent venir la renforcer : prise de rendez-vous, vente complémentaire de produits de parapharmacie, suivi d’ordonnances, livraisons encadrées… Le numérique doit prolonger le comptoir, pas le remplacer.
Comment les pharmacies peuvent-elles malgré tout exister sur Internet face aux grandes plateformes ?
Une officine isolée n’a aucune chance de rivaliser avec des géants qui achètent massivement des mots-clés sur Google et disposent de moyens colossaux. C’est pour cela que nous défendons une approche collective, incarnée par le projet Ma Pharmacie en France, qui vise à offrir une solution souveraine et mutualisée à l’ensemble des officines. Les groupements ont un rôle essentiel : ils peuvent mutualiser les outils, garantir la conformité réglementaire et assurer la visibilité des officines en ligne. Seule une action coordonnée permettra de peser face aux grands acteurs européens.
La mutualisation est donc devenue incontournable ?
Oui, car elle permet de conjuguer compétitivité et indépendance. Un groupement seul ne pèse pas lourd à l’échelle européenne, mais l’union de tous change la donne. L’objectif, c’est de donner à chaque pharmacien les moyens d’exister sur le web sans dépendre d’acteurs extérieurs, ni de capitaux étrangers. C’est aussi une question de souveraineté économique : si la profession ne s’empare pas du numérique, d’autres le feront à sa place.
Quelles précautions les pharmaciens doivent-ils prendre pour créer un site d’officine ?
La première vigilance concerne l’hébergement des données de santé. Beaucoup de sites reposent sur des clouds étrangers, souvent américains. Ce n’est pas acceptable : ces données doivent rester en France, dans des environnements souverains et sécurisés. Il faut aussi se méfier des prestataires externes, qui peuvent être rachetés par des capitaux étrangers. L’indépendance du pharmacien passe aussi par la maîtrise de ses outils numériques.
L’UDGPO agit depuis plusieurs années sur le terrain juridique. Où en est ce combat ?
Nous avons mené plusieurs procès contre des plateformes étrangères comme DocMorris, Shop Apotheke ou Doctipharma, qui s’affranchissaient du cadre français de la vente en ligne. Mais l’UDGPO n’a pas vocation à faire la police du numérique : c’est normalement le rôle de l’Ordre des pharmaciens, qui, à mon sens, reste trop silencieux. Nous avons posé un cadre clair et défendu la profession devant les instances européennes, mais il faut désormais que les institutions prennent le relais et fassent appliquer la loi.
Internet peut-il devenir une porte d’entrée vers l’officine physique ?
Non, c’est l’inverse. Le numérique doit être un prolongement de la pharmacie physique. Les patients viennent d’abord chercher du conseil, de la proximité et de la sécurité. Les outils digitaux doivent conforter ce lien et non le diluer. Le but est de préserver notre maillage territorial et d’éviter qu’un modèle déconnecté du terrain ne prenne le dessus.
Comment voyez-vous l’avenir du numérique officinal ? Il doit être collectif, souverain et encadré. Les groupements, avec leurs syndicats et partenaires, travaillent déjà à une architecture commune qui permettra aux pharmacies d’exister en ligne dans un cadre sécurisé. Mais, au-delà des aspects techniques, c’est un changement culturel : les pharmaciens doivent s’approprier le numérique pour qu’il reste au service de leur mission première, celle de la santé publique. Si nous n’agissons pas, d’autres le feront à notre place — et cette fois, nous n’aurons plus la main.
Article précédent
Ma Pharmacie en France : une plateforme qui monte en puissance
Article suivant
Vente en ligne ? Pas sans ma Société de regroupement à l’achat
Vente en ligne : pourquoi les groupements et enseignes sont à convertir
Ma Pharmacie en France : une plateforme qui monte en puissance
« Le numérique doit prolonger la pharmacie physique, et non la remplacer »
Vente en ligne ? Pas sans ma Société de regroupement à l’achat
Info/Intox : ce qu’il faut savoir sur le site Internet de l’officine
Patients connectés : la nouvelle donne du e-commerce officinal
Les patients attendent conseil et services
Click & Collect / Click & Drive : capter l’énergie de nouveaux flux
Le droit français à l’épreuve des plateformes européennes
Obésité
Remboursement de Wegovy et Mounjaro : y aura-t-il des patients prioritaires ?
A la Une
Missions IGF-IGAS sur la rémunération des officinaux : quand seront connues les conclusions ?
À la Une
Avant la généralisation d’OSyS : quelles pistes d’amélioration peut-on encore envisager ?
Accès aux soins
Réseau France Santé : déjà sept pharmacies en passe d’être labellisées