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COVID-19 : l’officine au bord de la rupture

Par
Marie Bonte -
Publié le 12/03/2020
Sans verser dans le catastrophisme, force est de constater que les ruptures en tout genre se multiplient à l’officine. Gels et masques sont devenus une denrée rare, tandis que plane la menace de pénuries sur certains médicaments. En outre, dans les régions déjà touchées par l’épidémie, les titulaires doivent faire face à l’absence de collaborateurs. Cette situation est pour le moins paradoxale, alors que dans un contexte de phase 3, les pharmaciens seront en première ligne pour endiguer la progression de l’épidémie.
masques gels

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Crédit photo : BURGER/PHANIE

Masques : manque de visibilité
La distribution de masques chirurgicaux issus des stocks de l’État aux tout premiers jours du mois n’a pas suffi pour répondre aux besoins des professionnels de santé, et surtout aux patients munis de prescription. Résultat, des pharmaciens déplorent avoir dû conseiller à des patients venant de subir une intervention chirurgicale dans un foyer de l’épidémie de recourir au système D. Une situation inacceptable pour de nombreux officinaux car elle expose la profession aux critiques de la population.

Une dotation complémentaire de masques devait être assurée à partir du 10 mars à destination des départements où des foyers de l’épidémie ont été identifiés. Le grossiste-répartiteur Phoenix Pharma annonce ainsi que « son agence de Créteil (Val-de-Marne) a dû reconstituer un stock et attendre un réapprovisionnement pour être en mesure de livrer les pharmacies de Paris dès le mardi 10 mars ».

Gels hydroalcooliques : un marché explosif

Les tensions d’approvisionnement en gels hydroalcooliques sont montées d’un cran le 7 mars, à la parution de l'arrêté autorisant les pharmaciens à en fabriquer. Car, loin de résoudre les pénuries, cette alternative a créé un nouvel appel d’air, cette fois sur le marché des matières premières. Résultat, en début de semaine, les pharmaciens qui, prudents, avaient pourtant contingenté les flacons faits maison, étaient dévalisés. Et dans l’incapacité de préparer de nouveaux produits.

Pour faire face à cette nouvelle demande, le fabricant français Cooper travaille d’arrache-pied, comme le souligne son directeur général, Sébastien Lucot, « pour augmenter significativement les capacités de fabrications d’alcool, d’eau oxygénée, de glycérine et d’eau purifiée, ingrédients de la formule OMS de solution hydroalcoolique ». « De plus, précise Sébastien Lucot, nous avons passé des commandes urgentes à nos différents fournisseurs de flaconnages. »
Parallèlement, pour répondre à la demande exponentielle en gels et en solutions hydroalcooliques, Cooper a démultiplié les capacités de production de son produit phare, Baccide (45 % de parts de marché). « Notre usine partenaire de la région lilloise a multiplié sa production par cinq pour atteindre 2 millions de flacons par mois, fin mars. Nous avons également ouvert deux lignes de fabrication, l’une à Saint-Étienne auprès d’un partenaire, et une autre à Melun, sur notre propre site », précise David Frappart, directeur marketing du groupe. « De telle sorte que, ajoute-t-il, la production totale de Cooper en solutions hydroalcooliques devrait atteindre 3 millions de flacons fin mars contre 500 000 en décembre. »

Afin de s’adapter à la chaîne d’approvisionnement, le fabricant a également dû revoir sa formulation et commercialise depuis février un gel hydroalcoolique sous la marque Cooper, en format 125 ml et 250 ml. « À l’aide de ces dispositifs mis en place, nous devrions être capables de fournir notre part de marché », assure David Frappart. Il n’en reconnaît pas moins que les livraisons seront en flux tendu jusqu’à la fin du mois, en raison des quotas instaurés par souci d’équité. Il estime cependant que le marché devrait être à flot pour aborder la phase 3. Autre précision, les officinaux dont les livraisons étaient en cours au moment de la fixation des prix par décret du 5 mars, recevront un avoir.

Gare aux surstocks de médicaments

L’approche de la pandémie a suscité d’autant plus des réflexes de stockage chez les patients, et chez certains pharmaciens, qu’il est de notoriété que la grande majorité des principes actifs provient d’Asie. Ce phénomène a été observé par des représentants de la profession et par certains grossistes-répartiteurs. « Nous notons effectivement des augmentations significatives de commandes sur certains types de produits et notamment le paracétamol. Nous constatons des comportements irrationnels, on l’a vu et noté lors des ruptures sur les gels hydroalcooliques. Mais aussi lorsque des informations ont laissé entendre qu’il y avait des études sur la chloroquine (Nivaquine) qui pourraient s’avérer positive « in vitro » les demandes sur ce type de produit ont explosées », relève Jean Fabre, président de Phoenix Pharma France.
La Chambre syndicale de la répartition pharmaceutique (CSRP) indique toutefois n’avoir enregistré aucune alerte.
De son côté, l’Agence européenne du médicament (EMA) signale qu’aucune pénurie en médicaments en lien avec l’épidémie de coronavirus n’a été jusqu’à présent signalée. Pour autant, ces problèmes d’approvisionnement « ne peuvent pas être exclus à mesure que l’épidémie provoquée par le coronavirus s’étend ».

Salariés : un absentéisme forcé

Victimes collatérales du virus, les équipes officinales sont clairsemées dans les départements frappés par l’épidémie. En cause principalement, la fermeture des écoles qui oblige les parents à rester à domicile pour s’occuper de leurs enfants, les grands-parents, classés population vulnérable, ne pouvant assurer la garde. Dans le Haut-Rhin, Pierre Hickel, président du syndicat des pharmaciens du département, indique que les titulaires et leurs équipes font face à ces réductions d’effectifs comme pour les départs en vacances afin que le service public continue d’être assuré. Dans l’Oise, l’un des premiers départements touchés, son confrère Antoine Darras, a lancé un sondage sur la question. En une soirée, il a reçu 72 réponses, soit un tiers des effectifs du département. Un tiers de ces titulaires étaient concernés par une réduction de leur équipe. Parmi eux, 80 % déclaraient l’absence d’un collaborateur pour cause de coronavirus et 20 %, de deux salariés ou plus. « Pour certaines pharmacies, cela signifie la moitié des effectifs ! », relève le président du syndicat.

Une solution consisterait à permettre aux préparateurs d'effectuer des vacations dans les officines en manque de personnels. Cette idée, qui intéresserait au moins la moitié des titulaires, serait cependant difficile à mettre en œuvre pour des raisons légales, note Antoine Darras, qui a organisé une bourse de masques dans son département (voir encadré).

Marie Bonte

Source : Le Quotidien du Pharmacien: 3586