La pharmacie se met au vrac

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Publié le 17/10/2019
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Le marché du vrac, en plein essor, atteint même aujourd’hui le monde de la pharmacie. Des officinaux ont ainsi lancé un gel douche ou encore des tisanes, qui sont vendus sans préemballage.
Lababulle

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Crédit photo : DR

Pharminfusio

Pharminfusio
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Acheter des céréales, de la lessive ou du café sans emballage, en apportant son propre contenant et en payant à la pesée. Ce nouveau mode de consommation, qui ne cesse de prendre de l’ampleur, commence à se développer aujourd’hui dans le monde de la pharmacie.

Pionnière dans le domaine, Anne-Cécile Cormerais, titulaire à Le Pallet (Loire-Atlantique) a conçu, avec deux confrères (Vincent Brasseur et Florian Bernard) un gel douche vendu en vrac en pharmacie. Baptisé Lab@bulle, le concept s’affiche dans l’espace de vente, via un présentoir spécifique en bois ou en carton, pour jouer la carte de la naturalité. On y dispose 4 boîtes renfermant des poches de 10 litres de gel douche, munies d’un robinet pour se servir. Chaque poche propose un parfum de gel douche différent : monoï, jasmin, bois de santal ou neutre. Outre le vrac, les pharmaciens créateurs ont visé la qualité : « Nous proposons un gel surgras à l’Aloe vera, avec une formule à 98 % naturelle. Il renferme moins d’eau que la plupart des autres marques et moins de tensio-actifs. C’est pour cela d’ailleurs qu’il mousse peu ! », déclare Anne-Cécile Cormerais.

Côté vente, le principe est simple. Le client choisit son gel douche ainsi qu’un flacon pompe (4 modèles disponibles) et le remplit seul ou le fait remplir par un membre de l’équipe officinale. Il paiera alors le contenant et le gel douche. Mais lors de ses achats ultérieurs, il peut revenir avec le flacon vide et le remplir. Il ne paiera alors que le produit. « Notre réflexion s’est axée sur une démarche écoresponsable, afin de limiter les déchets que nous produisons au quotidien, tout en proposant un produit de qualité qui soit satisfaisant en termes de propriétés cutanées, même pour les peaux atopiques », assure la titulaire.

Un projet de A à Z

Le travail d’Anne-Cécile Cormerais et de ses deux confrères ne s’est pas limité à la vente de ce gel. Ils ont construit le projet de A à Z. Tout d’abord, ils se sont rapprochés d’un bureau d’études qui a conçu le présentoir. Par ailleurs, « nous avons imaginé des packagings originaux et réussis. Pour égayer les flacons bruns de gel douche et séduire les clients de tout âge, il y a des étiquettes qui jouent sur les hashtags : # maman cool, # papa barbu, # la vie en rose et # beau gosse ! », détaille la pharmacienne, en ajoutant que, fort d’une très bonne entente avec le bureau d’études, ils ont créé ensemble une société, CPR santé, pour tout mettre en place. « Nous avons élaboré les formules du gel et choisi un façonnier dans le sud de la France pour les fabriquer, puis organisé la commercialisation », avance Anne-Cécile Cormerais. CPR santé a aussi travaillé du côté de la législation, en s'inspirant des règles du commerce du vrac et du code de la santé publique. « Par exemple, nous avons établi des procédures écrites et des tutoriels vidéo pour expliquer au pharmacien comment vérifier les pompes, remplir les flacons, etc. », explique la titulaire. De plus, la démarche écoresponsable ne se limite pas à la vente en vrac. Toutes les matières premières sont françaises, et le conditionnement est réalisé par des centres de réinsertion et de réadaptation.

Pour lancer Lab@bulle, la jeune société a tout d’abord testé le concept dans 10 officines à la fin de l’année 2018. « On appelle ces officines des pharmacies « laboratoire », car elles testent la mise en place du produit en pharmacie et nous font des retours. Par exemple, au départ, le gel était trop visqueux et il était difficile de le faire couler dans les flacons. Après ajustement de la formule, nous avons testé à nouveau le produit en intégrant 10 officines supplémentaires, en mars 2019. Lorsque tout état réglé, nous avons officiellement lancé Lab@bulle début juin 2019 », raconte Anne-Cécile Cormerais. Avec un succès que l’équipe n’avait même pas imaginé : en un mois et demi, tout était parti ! Aujourd’hui, 130 pharmacies proposent Lab@bulle et ce n’est qu’un début. Désormais, c’est la force de vente Tetra médical qui distribue Lab@bulle, afin de développer l’offre sur toute la France.

Côté tarif, le prix de vente du gel oscille entre 9,90 et 12,90 euros le flacon (selon le volume commandé). Ce qui situe le produit à un tarif supérieur à celui des produits d’hygiène préemballés, mais à un prix moindre que les gels lavants vendus en vrac dans les magasins bio, qui se situe dans une fourchette de 14,90 à 22,90 euros.

Mais CPR santé ne s’arrête pas là. La société dévoilera fin octobre sa gamme de crème de douche en vrac certifiée bio (avec les labels Ecocert et Certibio). Le produit, en crème, sera plus onctueux que Lab@bulle et se déclinera en 4 parfums. Encore un clin d’œil, il se présentera en flacon transparent, affichant le logo « Le monde appartient à ceux qui se lavent tôt » ! Puis, en fin d’année, CPR santé lancera une gamme en vrac bio pour bébé, avec une eau micellaire et un gel bébé sans parfum.

Des silos et des tisanes

De leur côté, Florian Bernard et Vincent Brasseur, co-titulaires à Saint-Laurent-du-Var (Alpes-Maritimes), ont inventé un autre concept de vente en vrac à l’officine, cette fois-ci pour les tisanes. « Nous avons voulu répondre à une demande formulée à la pharmacie - de la tisane en vrac - mais qui existait à cette époque surtout dans les circuits bio », se souvient Vincent Brasseur. Les deux associés ont alors planché sur un concept qui pouvait être facilement mis en place en pharmacie, et ont créé Pharminfusio. Côté look, il s’agit de deux présentoirs en bois, l'un rond et l'autre carré, dotés de 9 ou 10 silos de 4 litres que l’on remplit de mélanges de plantes sèches. Il existe aussi un modèle sur mesure sans mobilier, avec quelques silos à fixer au mur. « Pour les remplir, nous proposons une dizaine de mélanges de plantes avec une dénomination précise : ménopause, articulation, transit, détox et élimination, douce nuit, tension régulière, confort urinaire, respiration, minceur, digestion légère, immunité/énergie et jambes légères », liste Vincent Brasseur, qui ajoute qu’à une référence près, toutes les plantes sont bio. Par ailleurs, Pharminfusio a étendu son offre, en proposant une tisane de Noël, et bientôt des infusions froides en vrac, avec des parfums gourmands et inattendus (kiwi, etc.).

Enfin, sous les silos, des crochets permettent de disposer des plantes médicinales seules et des superfruits (Goji, cranberries, cassis) non pas en vrac, mais en sachets. Comme pour Lab@bulle, le présentoir est placé dans l’espace de vente, et le client se sert ou se fait servir et l’équipe officinale procède à la pesée et à l’étiquetage du produit, en y référant le numéro de lot, la date de péremption et le poids ainsi que les recommandations d’usage.

« Le prix public conseillé des tisanes est de 12 euros les 100 grammes, ce qui laisse une marge confortable pour le pharmacien », indique Vincent Brasseur. Aujourd’hui, environ 90 officines proposent Pharminfusio. Pour elles, c’est un moyen facile, esthétique et peu encombrant de proposer une petite gamme en herboristerie. En revanche, « proposer des plantes en vrac exige une certaine rigueur : il ne faudra pas les exposer eau soleil, ni les stocker dans un endroit humide… », précise le pharmacien. Côté clientèle, Pharminfusio a su séduire les personnes en quête de naturalité, qui parfois ne se déplacent à l’officine que pour les tisanes en vrac. « Mais aussi, nous vendons facilement les tisanes en conseil associé, notamment en cas de rhinopharyngite, de cystite… », évoque Vincent Brasseur.

Le vrac pourrait rapidement se développer encore plus à l’officine, d’autant que la législation va évoluer pour faciliter ce nouveau type de commerce. Si Anne-Cécile Cormerais, Vincent Brasseur et Florian Bernard font figure de précurseurs, ils ne sont pas les seuls à se positionner sur ce marché. Des grandes marques de produits cosmétiques vendus uniquement en pharmacie envisagent de leur emboîter le pas : certaines réfléchissent déjà à créer leur propre gamme de vrac.

Charlotte Demarti
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Source : Le Quotidien du Pharmacien: 3549