Démarque inconnue : un arsenal de lutte dissuasif, mais pas infaillible

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Publié le 12/10/2023
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Le vol est le principal responsable de la démarque inconnue en officine. Pour minimiser autant que possible son impact sur le chiffre d'affaires des pharmacies, des sociétés développent des systèmes de sécurité de plus en plus perfectionnés.

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Chez Veesio, l'IA utilise le deep learning pour repérer les gestes suspects
Crédit photo : Doc. Veesion

La démarque inconnue, voilà une formule un peu ampoulée pour parler de la différence entre les stocks théoriques et les stocks réels, correspondant au coût des produits volés, disparus, cassés, mais aussi aux erreurs administratives. Et elle n'épargne évidemment pas les officines. Si les produits situés derrière le comptoir sont logiquement protégés, on ne peut pas en dire autant de ceux en rayon. Car c'est bien la parapharmacie – avec ses prix parfois élevés – qui est la première cible des voleurs à l'étalage.

La filière à l'heure des antivols

Selon Alban Perreul, gérant de Advanced Electronic Systems, « la démarque inconnue représente entre 1,5 et 3 % du chiffre d'affaires d'une officine ». De son côté, Pharmagest (Equasens) estime à 21 000 euros la démarque inconnue en moyenne par officine et par an. Selon les statistiques d'AES, c'est bien le vol qui en est la principale cause. « 50 % de cette démarque inconnue correspond à des vols internes, des erreurs de livraison, d'encaissement ou encore de pointage. L'autre moitié est attribuable au seul vol à l'étalage. »

Comment protéger ces produits sensibles ? Au regard de ces statistiques, il n'est pas étonnant que des acteurs, flairant le bon coup, aient développé des systèmes de sécurité. AES s'est lancé sur ce segment au début des années 2010 en développant des systèmes antivol : « Lorsque nous avons sécurisé notre premier client, il ne se faisait plus voler contrairement aux autres, ça a été bénéfique pour notre secteur ». Et les pharmacies ont suivi le mouvement et se sont finalement équipées. Il faut bien sûr privilégier des systèmes de qualité, avec des alarmes qui ne se déclencheront pas de manière intempestive. « C'est un indispensable, car il ne faut pas que ce système soit une contrainte supplémentaire pour le pharmacien. »

Des systèmes loin d'être infaillibles

Des étiquettes et des portiques de qualité donc. Mais comme tout système, les failles existent. Ces antivols, dont les étiquettes RFID (la radio-identification) sont les plus grandes ambassadrices, présentent un désavantage de taille. Ils sont relativement simples à berner, surtout par les voleurs les plus aguerris. Une étiquette RFID peut déjà être « facilement » retirée. Un voleur pourra aussi dissimuler des produits étiquetés RFID dans un sac en aluminium, pour rendre inopérante la radiofréquence. Alban Perreul le reconnaît : « La radiofréquence fonctionne mal en officine », d'autant plus que nombre d'emballages de produits contiennent du métal qui interfère de plus en plus avec les étiquettes. Le gérant d'AES recommande plutôt l'installation de systèmes basés sur la technologie acousto-magnétique. Il s'agit d'une fréquence de 58 kHz, bien plus difficile à contourner, qui permet l'utilisation d'étiquettes de quelques millimètres, plus discrètes et donc dissimulables directement dans les emballages des produits. « Il y aura toujours un problème de cage de Faraday, même avec cette technologie. Mais avec la technologie acousto-magnétique, il faudra huit couches d'aluminium pour la contrer, quand une seule suffit pour la radiofréquence », détaille Alban Perreul.

Pour tenter de contrer les voleurs les mieux organisés et équipés, certains portiques de sécurité intègrent une solution native de détection de l'aluminium. Le pharmacien serait ainsi directement alerté par une vibration ou une alerte, lorsqu'un individu entrerait dans son officine avec un sac contenant de l'aluminium.

L'équilibre entre investissement et l'impact de la démarque inconnue

Au-delà de la seule technologie, ce sont parfois de petites astuces toutes simples, et à moindre coût, qui peuvent dissuader un voleur. Les fabricants développent, par exemple, des étiquettes à double adhésif difficile à retirer sans arracher le packaging du produit. « Les produits sont dès lors plus difficiles à revendre. C'est dissuasif et c'est un assez bon résumé de notre métier : plutôt que d'empêcher complètement les vols, nous cherchons avant tout à dissuader les voleurs et à leur compliquer la tâche », explique Alban Perreul.

Et d’ajouter : « Il faut néanmoins rapprocher l'impact de la démarque inconnue au coût de protection, de l'installation du matériel à la pose des étiquettes, etc. » Pour baisser la facture, il est également important de cibler les produits qui sont plus susceptibles d'être volés. En effet, tous ne nécessitent pas d'être équipés d'une étiquette antivol s'ils ne sont que très rarement, voire jamais, la cible des voleurs. Le patron d'AES estime le retour sur investissement entre six mois et un an après l'installation.

L'intelligence artificielle pour débusquer les voleurs

À l'ère de l'intelligence artificielle, il fallait s'y attendre : l'IA a fait son entrée dans l'officine, y compris sur le segment sécurité contre le vol. Et si c'était ça le système parfait ? AES travaille sur un dispositif de vidéosurveillance dopée à l'IA, qui détecte les comportements suspects, comme un individu qui placerait des produits de parapharmacie dans un sac à dos, ou dans la poche de son pantalon, etc. « Sur les actes les plus simples comme cacher un produit dans son sac, notre technologie d’IA a un taux de fiabilité de l'ordre de 90 % », promet Alban Perreul.

Un autre système dont le fonctionnement se rapproche de celui d'un concurrent, la start-up française Veesion. Celui de cette jeune société est couplé à une technologie d'intelligence artificielle reposant sur un sous-domaine : le deep learning, ou apprentissage en profondeur. En analysant des milliers de vidéos de détection de mouvements, le système apprend et se perfectionne de jour en jour à mesure qu'il reçoit des informations à analyser. Pour des raisons éthiques, l'IA n'analyse que la gestuelle et ne fait pas de reconnaissance faciale ni d'enregistrement d'identité.

C'est un serveur qui va injecter de l'intelligence dans le réseau des caméras existantes. Veesion se connecte via l'enregistreur audio et le boîtier wifi de la pharmacie, afin d'analyser le flux de caméra en continu et détecter les comportements suspects. « Généralement, les caméras sont utilisées a posteriori, pour constater les dégâts », explique Benoit Koenig, cofondateur et dirigeant de Veesion. Or ici, c'est bien la détection en temps réel qui est recherchée.

Quand l'IA prend en flagrant délit

En cas de détection, un extrait vidéo est retransmis sur une application dédiée. Le système classe les gestes en deux catégories : gestes suspects (sortir ou mettre une crème dans son sac…) et très suspects (glisser un produit dans sa poche). Le pharmacien ou un agent de sécurité peut ensuite prendre le relais et aller à la rencontre de l'individu. Le système indique également le prix de la marchandise et établit ensuite des rapports pour que le pharmacien puisse mieux appréhender l'impact positif sur sa démarque inconnue.

Pour vanter les mérites de sa technologie, Veesion rappelle que, selon ses statistiques, seuls 5 % des vols sont détectés par un agent de sécurité. Alors sa technologie est fiable 24 h/24 et 7 J/7, ne prend pas de pause et ne se fatigue jamais. Un moyen d'optimiser ses dépenses en sécurité donc, tout en épaulant les agents de sécurité. « Traditionnellement, les officines vont plutôt s'équiper de caméras de sécurité, car un agent de sécurité à temps plein, c'est un service que seules les grosses officines peuvent se permettre », assure Benoît Koenig.

Veesion travaille actuellement sur une seconde technologie, visant à réduire le vol au niveau des caisses automatiques. Elle devrait être lancée dans le courant du second semestre 2024. Son algorithme, toujours basé sur l'analyse de la gestuelle, va déterminer par exemple si un objet est resté dans un sac et s'il a effectivement été scanné.

Reste que ces technologies ont un coût qui n'est pas négligeable : comptez 200 euros par mois minimum pour l'équipement d'une dizaine de caméras, sans l'installation. Une fois encore, c'est aux officines de déterminer, selon leur cas, si le jeu en vaut vraiment la chandelle.

 

Victor Miget

Source : Le Quotidien du Pharmacien