Histoires de santé - D’une dent de Dragon à un Homme de Pékin

Histoires de santéD’une dent de Dragon à un Homme de Pékin

Nicolas Tourneur
| 05.04.2018
  • dents dragon

Des siècles durant, les apothicaires chinois ont vendu des fossiles appelés « dents de dragon » (lung tse) ou « os de dragons » (lung ku), présentés comme aphrodisiaques. Les dents de l’animal mythique bénéficiant d’une meilleure réputation que ses os et leur efficacité étant tenue pour supérieure, les mandibules fossiles étaient systématiquement détruites pour récupérer les dents enchâssées : écrasés au mortier pour libérer les dents, ces os étaient commercialisés sous forme de sachets de poudre, souvent en mélange, et ne pouvaient donc être identifiés. Mais il n’en allait pas de même des dents…

C’est dans ce contexte que Karl A. Haberer, un naturaliste allemand qui vécut en Chine entre 1899 et 1901, en visitant les réserves de pharmaciens locaux, put acquérir une quantité considérable de fragments de « dragons », os comme dents, que décrivit en 1903 le paléontologue Max Schlosser (1854-1932), dont une molaire supérieure achetée à Pékin, appartenait à un Hominidé indéterminé qu’il estima avoir vécu au Pliocène.

Intrigué par la découverte de Schlosser, un paléoanthropologue canadien, Davidson Black (1884-1934) s’évertua à remonter le fil de l’histoire des « dents de dragon » et finit par déterminer qu’elles pouvaient provenir d’une élévation dans une région située à une quarantaine de kilomètres de Pékin, que la population appelait la « Colline des os de poulet » (Chicken-bone Hill). Parallèlement, un paléontologue et géologue suédois, Johan Gunnar Andersson (1874-1960), qui s’intéressait depuis 1918 à ce site, y identifia en 1921 un éclat de quartz qui suggérait le travail d'hommes préhistoriques. Son assistant Otto Zdansky (1894-1988) localisa en 1923 une colline voisine encore plus fossilifère qui fut surnommée aussitôt « Dragon-Bone Hill » : elle constitue aujourd’hui le célèbre site de Zhoukoudian. Il y dégagea une grande quantité de matériel qui fut expédié en Suède : en 1926, profitant d'une visite du prince de Suède à Pékin, Andersson annonça la découverte de deux dents humaines parmi ces échantillons.

2,50 m de haut et pesant 500 kg

En 1927, Black commença lui-même des fouilles à Zhoukoudian où l’un de ses assistants, Anders Birger Bohlin (1898-1990), mit à jour une grosse molaire humaine. Le paléontologue décrivit cette espèce sous le nom de Sinanthropus pekinensis, le célèbre « Homme de Pékin ». Dans les années 1920 et 1930, Zhoukoudian livra de nombreux fossiles humains qu’étudièrent des scientifiques européens et chinois. Durant la Seconde Guerre mondiale, ils furent envoyés aux États-Unis pour être protégés de l'approche de l'armée japonaise : malheureusement, les caisses, détruites dans les combats, n'arrivèrent pas à destination… Seuls demeurent donc de cette époque les moulages d’origine et une dent découverte par Zdanski, retrouvée à Uppsala en 2011.

Mais l’histoire des « dents de dragon » des apothicaires ne s’arrête pas là. En 1935, le paléontologue allemand Gustav von Koenigswald (1902-1982) acheta une molaire géante d’un hominidé presque deux fois plus grand qu’un gorille chez un apothicaire de Hong-Kong : c’est à partir de ce vestige qu’il décrivit le genre Gigantopithecus. Plus d’un millier d’autres dents furent trouvées par la suite dans des échoppes de ce type mais aussi dans divers sites fossilifères asiatiques. Une mandibule complète fut découverte en 1956. Gigantopithecus blacki, dédié à Black, vécut il y a 2 millions d’années à 700 000 ans - peut-être même 100 000 ans, ce qui est un instant à l’échelle géologique ! - : Ce primate, le plus grand ayant jamais existé, atteignait presque 2,50 mètres debout pour un poids de plus de 500 kg.

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