La commission d’experts propose un guide fondé sur la science

Pas d’écrans avant 3 ans, pas de téléphone avant 11 ans…

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Publié le 16/05/2024
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Missionnée par le Président, la commission d’experts a rendu ce 30 avril son rapport sur les écrans dans l’enfance. Intitulé « À la recherche du temps perdu », il donne des repères stricts pour lutter contre l’hyperconnexion subie des plus jeunes.

Entre trois et six ans le rapport recommande un accès limité, occasionnel, seulement avec des contenus de qualité éducative, et avec un adulte

Entre trois et six ans le rapport recommande un accès limité, occasionnel, seulement avec des contenus de qualité éducative, et avec un adulte
Crédit photo : VOISIN/PHANIE

« Il ne s’agit pas d’introduire la police à la maison, mais de donner un guide pour les parents, de leur fournir un rationnel lorsqu’ils émettent des réserves sur l’usage des écrans », résume le Pr Amine Benyamina. Le psychiatre et addictologue (Hôpital universitaire Paul-Brousse, Villejuif) a remis ce 30 avril au président de la République Emmanuel Macron le rapport de la commission d’experts qu’il a co-présidé avec la neurologue Servane Mouton. Soit 29 recommandations à prendre dans leur ensemble. « N’en appliquer qu’une serait inutile voire contre-productif », prévient la Dr Mouton. « Il y a urgence à retrouver la maîtrise de ce qui est souhaitable pour les enfants (…). Après trois mois de travaux, la commission a acquis la conviction qu’elle devait assumer un discours de vérité pour décrire la réalité de l’hyperconnexion subie des enfants et des conséquences pour leur santé, leur développement, leur avenir », lit-on.

Le rapport de cette commission composée d’une dizaine de personnes (chercheurs, épidémiologistes, industriels, associatifs) et sollicitée par Emmanuel Macron en janvier, propose des balises pour un usage progressif des écrans en fonction de l’âge. Avant trois ans, pas d’écran, puis entre trois et six ans : un accès limité, occasionnel, seulement avec des contenus de qualité éducative, et avec un adulte. Après 6 ans, « l’exposition modérée et contrôlée doit trouver sa juste place parmi des activités qui se doivent d’être diversifiées et variées pour le développement des enfants et des adolescents ». Les experts préconisent d’interdire la vente des téléphones portables avant 11 ans et de n’y intégrer Internet qu’à partir de 13 ans, sans accès aux réseaux sociaux ni aux contenus illégaux. Les réseaux sociaux éthiques (type Mastodon, Bluesky) devraient n’être autorisés qu’à partir de 15 ans.

Conséquences avérées sur la vision, le sommeil, la sédentarité

Ces repères s’appuient sur l’audition d’une centaine d’experts, de 150 jeunes, et sur une analyse de la littérature scientifique. « Des certitudes se dégagent sur les conséquences néfastes des écrans sur la vision (développement de la myopie et risques possibles pour la rétine liés à l’exposition à la lumière bleue), le sommeil, la sédentarité et le manque d’activité physique », résume la Dr Mouton.

En matière de neurodéveloppement, « les études sur les conséquences des écrans nécessitent d’être approfondies (…) mais les données nous incitent à aller vers une régulation des usages », lit-on. Dans le sillage des travaux du chercheur Inserm Jonathan Bernard, la commission appelle à la vigilance (au moins jusqu’aux 4 ans du petit) quant à la « technoférence » (interférence de la technique dans l’échange adulte-enfant) qui « peut altérer, en cascade, les capacités socio-émotionnelles et le développement du langage ». « Attention à ne pas se faire happer : les parents doivent retrouver leur rôle dans l’interaction avec l’enfant », résume le Pr Benyamina.

Si la notion « d’addiction aux écrans » en tant que telle n’est pas reconnue par la science, les « réseaux sociaux semblent être, au-delà des bénéfices qu’ils peuvent apporter, des facteurs de risque supplémentaires lorsqu’il y a une vulnérabilité préexistante chez un enfant ou un adolescent, notamment de dépression ou d’anxiété », lit-on encore. De même, les jeux vidéo soulèvent la problématique de la captation de l’attention. « Des études montrent que des temps importants passés sur les réseaux sociaux, parce que cela empiète sur le sommeil, le temps et les capacités d’apprentissage, sont corrélés à de mauvais résultats scolaires chez les moins de 10 ans et les adolescents », précise la Dr Mouton. Enfin, les écrans peuvent présenter des risques en ce qu’ils exposent les jeunes à des contenus inappropriés : la pornographie, la violence, sans oublier les dangers liés à la pédocriminalité.

Des enjeux collectifs

« Il ne s’agit pas de faire porter la responsabilité sur l’enfant ou les parents, ce n’est ni rationnel, ni juste », assure le Pr Benyamina. Et le rapport de cibler d’abord les industriels du numérique, en demandant une régulation des services « prédateurs ». Les professionnels de la petite enfance doivent être formés : les écrans n’ont ainsi pas leur place dans les crèches (ou chez les assistantes maternelles en présence de l’enfant) ni en école maternelle. « En élémentaire, nous déconseillons l’équipement personnel ; mais au collège, nous n’avons pas trouvé de consensus sur la pertinence d’un équipement individuel, plutôt que d’une salle dédiée », reconnaît le Pr Benyamina. Le rapport appelle à « bâtir des cadres de référence entre l’État et les collectivités territoriales » et « recommande de lutter contre toutes les pratiques défavorables aux enfants, dans l’usage des ENT et de Pronote par exemple ».

Les médecins ont leur rôle à jouer dans le repérage d’un usage en excès chez les enfants, considère le psychiatre, comme ils peuvent le faire en matière de tabac ou d’alcool. « Mais le corps médical n’a pas encore le réflexe de ce repérage ; la révolution doit aussi avoir lieu dans sa formation, et nous donnons des arguments scientifiques », estime le Pr Benyamina.

Le carnet de santé pourrait aussi être un vecteur d’informations sur les écrans : « Une grille de suivi de l’usage et du temps d’écran à compléter et à questionner à chaque visite prénatale puis dans les temps qui suivent la naissance et tout au long de la petite enfance serait très utile », lit-on. La discussion pourrait aussi s’ouvrir avec les parents pendant la grossesse, puis aux 3 et 6 ans de l’enfant, ainsi qu’aux trois périodes 8-9 ans, 11-13 ans et 15-16 ans.

Les auteurs invitent enfin à se questionner sur les besoins de l’enfant et de l’adolescent. « Plutôt que dire “pas d’écran”, demandons-nous de quoi l’enfant a besoin : sortir deux heures par jour, avoir une activité physique au moins une heure, bien dormir et manger, jouer avec ses pairs, faire de la musique. Les activités récréatives sur écran ne sont pas indispensables tous les jours », conclut la Dr Mouton.

Emmanuel Macron « va s’imprégner des mesures », a fait savoir l’Élysée dans la presse. Début avril, les députés Les Républicains Annie Genevard et Antoine Vermorel-Marques ont déposé une proposition de loi interdisant toute exposition aux écrans pour les moins de 3 ans gardés en crèche ou par une assistante maternelle. Les Assises de la pédiatrie vont plus loin en demandant d’interdire dans la loi l’utilisation d’un écran avant 3 ans.

Coline Garré

Source : Le Quotidien du Pharmacien