À la Une

Médicaments : peut-on se passer de l'Asie ?

Par
Mélanie Maziere -
Publié le 20/03/2020
Nouveau leitmotiv de Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, depuis un mois : il faut limiter la dépendance de la France à l’approvisionnement des usines chinoises, notamment dans l’industrie pharmaceutique. Un leitmotiv répété depuis 2011 par l’Académie nationale de pharmacie, et qui a motivé la création du groupe de chimie Axyntis en 2007. Son président fondateur, David Simonnet*, partage le diagnostic du ministre et propose quelques solutions pour l'avenir.
médicament

médicament
Crédit photo : VOLKER STEGER/SIEMENS/SPL/PHANIE

Le 12 février dernier, l’Académie nationale de pharmacie montait au créneau pour la quatrième fois. Elle dénonçait la trop forte dépendance de la France et de l’Europe vis-à-vis de l'Asie pour la fourniture des matières premières des médicaments. L’instance avait déjà tiré la sonnette d’alarme en 2011, 2013 et 2018, sans obtenir l’écoute tant espérée. Cette fois cependant, l’actualité épidémiologique du Covid-19 lui permet d’obtenir l’attention des autorités. De la même façon, David Simonnet est souvent intervenu pour expliquer en quoi la fabrication des principes actifs est un axe stratégique qui n’aurait jamais dû être externalisé et encore moins délocalisé. À la tête du groupe français Axyntis, spécialiste de la chimie fine, l’homme a pu observer le retournement de situation intervenu en une trentaine d’années. « Dans les années 1980-1990, la France était indépendante pour la production des principes actifs, puis les entreprises ont progressivement externalisé la fabrication avant de la délocaliser. C’est d’ailleurs ce qui a motivé la création d’Axyntis en 2007. La crise de 2008-2009 a accentué le comportement des grands groupes, à la recherche de solutions pour améliorer leurs coûts de production. Résultat : 80 % des médicaments vendus légalement en Europe et aux États-Unis sont désormais fabriqués à partir de principes actifs importés d’Inde et de Chine, contre 20 % à la fin du XXe siècle. »

Un problème de souveraineté

Des chiffres édifiants qui expliquent les craintes exprimées ces dernières semaines avec l’explosion de l’épidémie de coronavirus et la fermeture d’un grand nombre de sites industriels chinois. Les citoyens français découvraient alors dans la presse grand public que 60 % de la production mondiale du paracétamol, cette molécule connue de tous et principalement commercialisée dans l’Hexagone par le Français Sanofi, provenait de Chine. Il n’en fallait pas plus pour provoquer une ruée en pharmacie… « Mon second diagnostic repose sur le constat que nous avons fait appel à des pays émergents pour fabriquer les principes actifs. Si la qualité des produits et la sécurité des utilisateurs sont des critères garantis, il n’en est pas de même concernant les normes de l’emploi. Est-il raisonnable de fermer des usines en Europe qui respectent les normes pour obtenir des produits à moindre coût dans des pays émergents qui ne les respectent pas ? »

Outre la prise en compte sociale de la situation, David Simonnet insiste sur le fait que le médicament n’est pas un produit banal. « C’est à la fois un enjeu de santé publique et géopolitique, un problème de souveraineté en somme, car nous sommes devenus dépendants d’une zone du monde sur laquelle nous n’avons pas de contrôle politique. Dans un article de 2014 publié dans « Conflits », j’écrivais qu’on ne se rendrait compte du problème qu’en cas de pandémie… Parce que les autorités sanitaires ne devront pas négocier avec les grands laboratoires comme Roche, mais avec la Chine. » Aux yeux du spécialiste, le cœur du problème est de ne considérer le médicament que d’un point de vue économique, comme un coût qui pèse sur les déficits publics. Mais les événements actuels sont en passe de modifier cette vision des choses.

Continuité d’approvisionnement

« Les pouvoirs publics commencent à prendre la mesure de l’importance stratégique de la fabrication des principes actifs depuis quelques années, souligne David Simonnet, un rapport de l’IGAS et un autre du Sénat ont contribué à dénoncer cette situation de dépendance. La feuille de route mise en place par la précédente ministre de la Santé, Agnès Buzyn, contre les ruptures de stock, est une étape importante dans la prise de conscience. » Pour lui, les dernières déclarations* de Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, sont claires. Il faut souhaiter que la reconnaissance du problème ne se fasse pas qu'à l'aune de l’urgence Covid-19. Un travail de fond devra se mettre en place après la crise.

En attendant, des pénuries sont-elles à craindre ? Le producteur de matières premières en France se veut rassurant. « Les stocks disponibles doivent permettre d'assurer une continuité de la fourniture de principes actifs sur plusieurs mois. Les activités de production, même dans un cadre de confinement, doivent être maintenues pour assurer la continuité d'exploitation des producteurs de principes actifs. Les mesures prises par la France, les pouvoirs publics et les banques, devraient y concourir. » Le gouvernement a demandé aux laboratoires pharmaceutiques de tout faire pour assurer cette continuité de la fourniture en médicaments. Conséquence directe pour Axentys : ses donneurs d’ordre lui demandent des « plans de continuation face au Covid-19 ».

Principes actifs critiques

La solution ? La relocalisation de la fabrication de certains principes actifs. « Nous ne sommes pas en capacité de tout relocaliser avec notre centaine de sites en Europe, soit dix fois moins qu’en Chine. Il convient donc de mettre en place une grille de lecture pour déterminer les principes actifs critiques : il faut croiser le critère médicament d’intérêt thérapeutique majeur (MITM) qui est essentiel pour le patient et qui est difficile, voire impossible à substituer en cas de pénurie, avec le critère de dépendance totale aux usines asiatiques. J’estime que nous pouvons relocaliser jusqu’à 30 % de la fabrication des principes actifs. » Mais c'est une opération de longue haleine.

« Si l'augmentation de la production d’un principe actif peut se faire en quelques mois, il faut en revanche compter deux ou trois ans pour réimplanter un principe actif qu’on ne fabrique plus. C’est pourquoi les pouvoirs publics doivent inciter à relocaliser et à redémarrer des installations. Nous plaidons pour un moratoire de deux ou trois ans sur les impôts de production », revendique David Simonnet. Ses arguments ? Le respect des normes, les exigences de la chimie fine en termes de recrutement, des salariés en CDI avec une rémunération élevée… En résumé : l’indépendance sanitaire a un coût.

Dépendance totale

La fabrication du paracétamol doit-elle revenir en Europe ? Ce n’est pas une priorité pour David Simonnet, car, d'une part, il ne s’agit pas d’un MITM et d'autre part, nous ne dépendons pas totalement de l'Asie pour sa fabrication. Il faut en revanche se pencher sur un grand nombre de médicaments génériqués pour lesquels notre dépendance à l’Asie est de 100 %. « Le problème se pose moins pour les médicaments innovants, depuis quelques années les laboratoires s’assurent dès le départ qu’ils ont au moins une source d’approvisionnement en Europe ou aux États-Unis. Ils savent aussi que le modèle managérial à flux tendu et sans stock est incompatible avec la mondialisation. Le risque est trop grand quand il s’agit de médicament. » Après la gestion de la crise du Covid-19, viendra donc le temps de la relocalisation pour les principes actifs critiques. Puis celui de la lutte contre les médicaments contrefaits. Mais il s'agit là sans doute d'un autre combat.

* David Simonnet est également enseignant en création et gestion d’entreprise en master 2 à Paris 1, auteur d’un « Que sais-je » consacré à l’entreprise, auteur d’articles économiques et géopolitiques parus dans la revue « Conflits », administrateur (et ancien vice-président) du réseau Polepharma.
** « Nous ne pouvons pas continuer à dépendre à 80 % ou 85 % de principes actifs pour les médicaments qui sont produits en Chine, ce serait irresponsable et déraisonnable. »

Mélanie Mazière

Source : Le Quotidien du Pharmacien: 3588