Au coeur de la crise en Italie

L'émouvant témoignage d'une pharmacienne hospitalière

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Publié le 03/04/2020
Frappée de plein fouet par l’épidémie de Covid-19 qui a déjà fait quelque 11 000 morts, l’Italie s’enfonce dans l’incertitude. À Bergame, en Lombardie, la région la plus touchée par le virus, l’armée vient d’être à nouveau mobilisée pour évacuer les cercueils des patients décédés. Dans les hôpitaux, les médecins et les pharmaciens hospitaliers confrontés à une surcharge importante de travail, sont au bord de la rupture, explique le Dr Maria Grazia Cattaneo, pharmacienne et vice-présidente de Sifo, la société italienne des pharmacies hospitalières et des services pharmaceutiques.

Le Quotidien du pharmacien.- Comment expliquez-vous l’explosion de décès et de cas de contaminations à Bergame ?

Dr Maria Grazia Cattaneo.- À part les morts en ce moment, nous n’avons aucune certitude. Seulement des hypothèses. En fait, plusieurs explications pourraient expliquer ce bilan particulièrement lourd, comme la présence à Bergame d’un nombre important de porteurs asymptomatiques. Des centaines de PME artisanales qui exportent dans le monde entier sont installées dans la région, ce qui fait de Bergame un pôle commercial international important, le cœur de l’économie. Les échanges et les déplacements peuvent avoir alimenté la propagation du virus. Bien que l’Italie soit placée à l’isolement à l’échelle nationale depuis le 10 mars dernier, ces entreprises n’ont pas fermé, ce qui implique la continuité des contacts, et par conséquent des possibilités ultérieures de contamination.

Quelles mesures barrières faudrait-il adopter dans les centres hospitaliers pour renforcer la prévention contre le coronavirus ?

Il semble que la durée de vie du Covid-19 soit de neuf jours sur les superficies. Il faut donc absolument renforcer les dispositifs de prévention environnementale en milieu hospitalier pour éviter que les centres de soins deviennent des vecteurs de transmission. Cela veut dire, par exemple, nettoyer ponctuellement les systèmes d’aération en désinfectant les conduits. Intervenir sur l’environnement avant d'équiper le personnel de santé – je pense aux médecins, aux paramédicaux, mais aussi aux pharmaciens - de systèmes médicaux de protections, est essentiel.

Pouvez-vous décrire la situation des pharmacies hospitalières dans la région de Bergame ?

Dans cette partie du pays, la situation est catastrophique, mais elle est aussi sous contrôle du point de vue de l’organisation, notre grande priorité. Durant les vingt dernières années, je me suis occupé du management de la qualité et de la gestion des risques en milieu hospitalier. L’idée a toujours été de sensibiliser tout le personnel de santé, donc également celui des pharmacies hospitalières, aux procédures et consignes de sécurité et de qualité. Disons qu’aujourd’hui, cette opération démontre son utilité.

De nombreux pharmaciens et médecins parlent de rupture d’approvisionnement « stressante » au niveau des médicaments et du matériel de protection médicale.

Effectivement. Les pharmaciens hospitaliers sont très stressés par les difficultés d’approvisionnements qui concernent désormais tout le pays avec la progression de l’épidémie. Par exemple, nous manquons cruellement de médicaments utilisés dans les traitements contre le Covid-19 comme les antirétroviraux car les médecins sont prêts à exploiter tous ces types de médicaments pour enrayer le virus. D’autres catégories de médicaments manquent également et les stocks des officines commencent à se réduire. Les distributeurs sont sous pression car les demandes affluent de toute l’Europe.

Durant les derniers jours, des problèmes d’approvisionnement en oxygène ont été évoqués. Comment est la situation en Lombardie ?

Dans la région, le problème a été réglé en milieu hospitalier avec l’installation d’une deuxième ligne d’alimentation sur le réservoir central. En revanche, la question se pose à l’échelle régionale pour les patients traités par oxygénothérapie à domicile car les officines sont quasiment en rupture de stock. Nous avons contacté les producteurs et les distributeurs d’oxygène liquide pour mettre en place un système de livraison à domicile.

Avec l’augmentation du nombre de patients, les pharmacies hospitalières réussissent-elles encore à préparer les thérapies pour les autres malades comme les patients en oncologie par exemple ?

Avec la surcharge importante de travail, le rythme des prescriptions et des demandes peut être bien sûr ralenti. Toutefois, les laboratoires sont encore opérationnels et tous les patients peuvent être pris en charge et suivis. Un groupe de travail de pharmaciens préparateurs s’est d’ailleurs mobilisé sur le site de notre société scientifique (www.sifoweb.it) pour continuer à échanger en cette période de crise sur les préparations en pharmacies et les différentes formules.

Quelles sont les conditions psychologiques et physiques de vos confrères actuellement en première ligne ?

Comme les médecins, les pharmaciens sont en première ligne et certains ont d’ailleurs été contaminés. Et comme les médecins, mes confrères sont au bord de la rupture d’un point de vue psychologique mais ils continuent à être présents sur le terrain parce qu’ils se souviennent qu’ils ont choisi de devenir pharmaciens. Le gouvernement vient d’adopter un décret pour renforcer le personnel de santé en milieu hospitalier et les pharmaciens sont inclus dans ce dispositif. Nos confrères partis à la retraite durant les deux dernières années peuvent être rappelés. Toujours pour renforcer les effectifs, nos jeunes confrères qui sont en train de se spécialiser, peuvent également être insérés dans le circuit des pharmacies hospitalières avec des contrats à terme.

Quel message adressez-vous à vos confrères français ?

Nous traversons une période difficile, nous sommes au front mais nous devons puiser dans nos ressources pour aller de l’avant. Protégez-vous, respectez les dispositifs de sécurité pour éviter la contamination parce que si vous tombez, vous ne pourrez plus être sur le terrain et nous devons aider à sauver le plus de vies possible.

Propos recueillis par Ariel F. Dumont

Source : Le Quotidien du Pharmacien: 3592