Comment aborder la baisse soudaine de l’activité à l’officine face à l'épidémie Covid-19 ?

Par
Marie Bonte -
Publié le 17/04/2020

La baisse drastique de la fréquentation relevée par la majorité des officines courant mars se poursuit en avril, confinement de la population oblige. S’il est encore difficile d’effectuer des prévisions pour les semaines à venir, certains réflexes, comme une projection de la trésorerie à la sortie de crise, permettent d’ores et déjà de sauvegarder la santé de l’économie officinale.

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Crédit photo : C. VIctor-Ullern

Le Quotidien du pharmacien.- Avant d’aborder plus précisément la question de la gestion de la trésorerie de son officine en cette période incertaine, quelles sont les « remontées terrain » sur l’activité des pharmacies depuis mi-mars ?

Philippe Becker.- Les constats corroborent ceux déjà faits dans les colonnes du « Quotidien du pharmacien », à savoir un pic d’activité qui s’est situé au moment de l’annonce du confinement, suivi d’une baisse du passage clients, variable selon les typologies et localisation des pharmacies.

Quelles sont les officines les plus touchées et dans quelles proportions ?

Christian Nouvel.- Toutes les officines sont touchées si on exclut quelques officines dans des localités de villégiature qui ont pu bénéficier de l’exode des Franciliens. Les premières données chiffrées, qui devront être suivies sur avril, font apparaître des baisses très fortes (- 30 à - 50 %) pour les pharmacies de centres commerciaux ou de centre-ville qui travaillent essentiellement sur une clientèle hors ordonnances. Les pharmacies de quartier et rurales semblent mieux résister, avec une chute moins vertigineuse de l’ordre de 15 à 30 %.

Philippe Becker.- Le point clé sera le comportement de la patientèle sur les trois dernières semaines d’avril. Cette tendance indiquera s’il s’agit d’un creux technique lié à des renouvellements anticipés, la crainte de consulter son médecin et des achats de précaution. Nous notons paradoxalement que des patients redécouvrent la pharmacie qui est à côté de chez eux au détriment de celle qui est à proximité de leur bureau.

À court terme, il faut probablement se préparer à des hypothèses basses, et, dans ce cas, comment faire face avec une trésorerie qui s’effondre jour après jour ?

Philippe Becker.- Vous soulignez une évidence : dans ce contexte défavorable pour l’activité car imprévisible il y a encore quelques semaines, il faut gouverner son bateau avec de bons réflexes. Le point clé est déjà d’estimer, si besoin avec l’aide de son cabinet comptable, la perte de trésorerie sur fin mars et avril en partant du constat de la baisse de fréquentation actuelle. Deuxièmement regarder sa situation de trésorerie au début de cette crise sanitaire afin de déterminer le point d’arrivée fin avril/début mai. C’est en fonction de ces données chiffrées et précises que l’on devra prendre des décisions qui conforteront la situation et les équilibres financiers pour passer le cap !

Des dispositifs d’aides ont été décidés par le gouvernement. Vous semblez toutefois considérer qu’il faut avant tout se débrouiller par soi-même ?

Christian Nouvel.- Tout d’abord, il faut être conscient que la plupart des aides sous forme de subventions sont dirigées vers les plus petites entreprises. Le plafond de 1 million d’euros de chiffre d'affaires avec un bénéfice après réintégration des rémunérations et charges TNS des gérants inférieur à 60 000 euros élimine d’emblée la très grande majorité des officines. D’autant qu’il faut justifier d’une baisse de 70 % de son chiffre d’affaires.

Seules les mesures de report d’échéances sociales et fiscales ainsi que le différé d’échéances d’emprunt et de crédit-bail sont à considérer pour remonter sa trésorerie dans le cadre des aides de l’État. À cela s’ajoute le soutien des banques dans le cadre de prêts de trésorerie. D’où l’impérieuse nécessité de bien calculer les besoins !

En attendant quelle action peut-on entamer soi-même ?

Philippe Becker.- Sur un bateau, il faut réduire la voilure lors d’une tempête. Cette métaphore s’applique parfaitement à la situation actuelle. Si l’officine peut le justifier, on peut envisager de mettre certains salariés en chômage partiel en veillant à respecter les règles du code de la Santé publique. Nous ne savons pas à ce jour très bien comment la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (DIRECCTE) va gérer les autorisations pour les pharmaciens qui font partie des activités essentielles autorisées à ouvrir pendant cette période de confinement. Il faut en tout cas, nous semble-t-il, appuyer ces demandes avec par exemple une baisse des horaires d’ouverture qui s’impose pour beaucoup de pharmacies. En toutes hypothèses, il faudra un dossier solidement argumenté avec des éléments d’activité et financiers indiscutables.

Quelles sont les autres pistes ?

Christian Nouvel.- Bien évidemment on repoussera les investissements non essentiels et on adoptera une politique d’achat responsable visant à éviter les manquants tout en réduisant le stock des produits à rotation faible : il vaut mieux sacrifier des avantages commerciaux pour sauver sa trésorerie à vue. De même, la prise de congés payés en accord avec le personnel est aussi à envisager au cas par cas. Bien évidemment pour les titulaires lourdement endettés, il faudra saisir l’opportunité de différer les remboursements bancaires et les crédits-bails.

Enfin, si tout cela ne suffit pas, on sollicitera le prêt de trésorerie qui peut représenter jusqu’à 25 % du chiffre d’affaires de l’officine. Rappelons que si ce prêt est garanti par l’État, il n’est pas de droit ! Les banques veilleront à ce que le cash-flow futur de la pharmacie permette les remboursements des échéances.

La négociation des échéances des loyers peut-elle être envisagée par les officinaux ?

Philippe Becker.- C’est une action à envisager, surtout lorsque le poids du loyer est important, en particulier dans les centres commerciaux. Attention, il s’agit d’une négociation et il n’y a pas d’obligation pour le bailleur d’accepter, contrairement à ce que l’on entend parfois dire (hormis pour les très petites entreprises éligibles au fonds de Solidarité).

Comment la profession de pharmacien d’officine va-t-elle se sortir de cette crise sanitaire selon vous ?

Philippe Becker.- La réponse va déjà dépendre de la durée de cette crise sans précédent qui nous a tous sidérés par sa soudaineté et son ampleur. Le scénario de sortie est un point clé car il conditionne la reprise de l’économie dans un contexte où, il ne faut pas se le cacher, de nombreuses contraintes sanitaires vont probablement se maintenir. Les pharmaciens vont rester un maillon indispensable dans les prochains mois, et sur ce plan ils seront là pour dispenser les médicaments, pour juguler cette maladie et, espérons-le, vacciner la population quand cela sera possible.

Propos recueillis par Marie Bonte

Source : Le Quotidien du Pharmacien: 3596